Du 10 au 17 Janvier, le théâtre nantais Le Grand T nous propose Peer Gynt. Mise en scène par David Bobée (Lucrèce Borgia), cette pièce de théâtre (de presque 4 heures!) est une adaptation du Peer Gynt de l’auteur norvégien Henrik Ibsen, datant de 1866. Retour sur un périple époustouflant, nous transportant à travers les années et les lieux…


Le dramaturge norvégien Henrik Ibsen a écrit ce long poème qu’est Peer Gynt à l’apogée de sa carrière. Forgé par de nombreux voyages, porté par les encouragements du public et de l’État norvégien, il délivra un conte intemporel, dans lequel des hommes se reconnaissent encore actuellement.

Qui est Peer Gynt?

Peer Gynt est la représentation même de l’anti-héros auquel on ne peut pas s’empêcher de s’attacher. Au début de l’oeuvre, on le voit sous l’angle d’un jeune paysan solide, vivant pauvrement avec sa mère veuve. Peer Gynt étouffe. Il aime sa mère plus que tout, mais est emporté par son ambition et son désir de majesté. Aux yeux des gens de son village, Peer est ce crétin mythomane dont l’audace le perdra. Le jeune homme ne cesse de faire croire à qui veut l’entendre qu’il sera Empereur du monde, Roi parmi les rois, riche à en faire tourner toutes les têtes. Peer se perd dans son mensonge et dans sa folie des grandeurs. Sa lâcheté et son effronterie le mènent à des situations dans lesquelles il se retrouve piégé, seul, ridicule. De son village natal, au royaume des trolls, en passant par un asile d’aliénés et un océan déchaîné. De prophète à idiot du village. De son adolescence à ses vieux jours. 

Le voyage initiatique de Peer Gynt est une quête à travers la folie et la bestialité humaine, auxquelles Peer semble hermétique. Il est l’allégorie du personnage qui n’a sa place nulle part.

C’est Radouan Leflahi qui donne corps et voix à Peer Gynt dans cette adaptation. C’est Radouan Leflahi qui, durant près de 4 heures, honore le Peer Gynt original par sa prestation. Les adjectifs manquent pour exprimer la prestance, le talent, le génie, la technique, le caractère, dont cet acteur fait preuve. Il ne joue pas seulement Peer Gynt. Il dévoile un univers hors du commun et ce, rien que par son jeu. Chacune des actrices, chacun des acteurs mériterait un éloge, tant leur personnages nous ont convaincu et transporté, jusqu’à nous consumer les entrailles, mais c’est Radouan Leflahi qui était le centre de la pièce. C’est Peer Gynt, l’objet de toutes les attentions. 

La quête du « Soi »

Le thème principal de l’oeuvre est la recherche de qui nous sommes. Peer proclame être lui-même tout au long de la pièce. Pourtant, il passe sont temps à mentir, pour paraître plus riche, plus fort, plus puissant. Tout au long de la pièce, est remis en cause ce besoin qu’ont les hommes de savoir qui ils sont réellement. L’auteur passe un message fort nous incitant à nous « suffire à nous-mêmes » au lieu de chercher à se changer.

Un personnage fait écho aux pensées de Peer, tout au long de la pièce: le Courbe. Symbole du diable en chacun de nous, le Courbe prouve à Peer qu’une vie de mensonge ne vaut pas la peine d’être vécue. Pourtant, Peer Gynt s’accroche à sa vie, repoussant la mort et l’abandon de son identité coûte que coûte. Il insiste de nombreuses fois sur ce besoin de rendre la « gloire à la race Gynt », et rêve de richesse pour y parvenir. Son obsession d’être l’Empereur du monde le pousse au sommet pour le faire retomber toujours plus bas.

Peer Gynt est en partie obsédé par la gloire, par envie de rendre fière sa mère, Aese. Il ne comprend que trop tard que la seule chose dont elle avait réellement besoin, c’était de l’avoir auprès de lui. Cette pièce nous présente une relation mère/fils, passionnante et unique, et aborde des thèmes, tels que la recherche de nos parents dans l’être aimé, et le fait qu’un être cher vit éternellement en nous.

On comprend à la fin de la pièce, que si Peer Gynt ne s’est jamais trouvé réellement, c’est parce qu’il n’aurait pas pu supporter de vivre avec lui-même. Alors, il a préféré passer sa vie déguisé. Une vie sans accomplissements réels. Il est impossible de se construire un univers solide, si on se ment à soi-même, en permanence. 

L’adaptation moderne

Reconnu pour l’originalité de ses mises en scène, David Bobée, né en 1978, directeur du centre dramatique national de Normandie, a offert à Peer Gynt une adaptation fidèle, et incroyablement réussie. Des décors aux lumières, en passant évidemment par la mise en scène unique et le jeu des acteurs, tout est époustouflant de justesse.

De complètement loufoque, à simplissime et pure, chaque scène se différencie de la précédente et de la suivante. Elles ne sont, jamais vulgaires, mais toujours mettant en avant la part d’animalité, et le ridicule de l’homme, jamais trop longues, jamais trop simples, jamais excessives. Avec un texte vieux d’un siècle et demi, absolument magnifique. Par cette pièce, on voit quelque chose qu’on ne verra jamais ailleurs.

La première représentation de Peer Gynt s’est faite avec un fond musical. La tradition a perduré, puisqu’aujourd’hui, la pièce est livrée avec la composition et l’interprétation musicale de Butch McKoy. Parfois un simple fond sonore, léger mais puissant. D’autres fois, des chansons criantes de beauté, complétées par des performances de danse des comédiens. La musique est le fil rouge de l’histoire. Aux côtés de Peer, du début à la fin, elle est ce qui le rattache au monde réel. Aussi, elle permet de donner un rythme à cette longue représentation.

On parle de « longue » représentation, pourtant 4 heures ne m’ont jamais semblé aussi courtes. Je l’avoue, j’ai eu peur … 4 heures de théâtre ! Et si je n’aimais pas? Et si je ne comprenais pas? Mais dès les premiers instants, l’univers nous happe. Nos sens sont en ébullition. Le sol de la scène est recouvert de terre, dont l’odeur nous chatouille les narines. Des décors, des costumes et des lumières en évolution perpétuelle, envahissent notre champ de vision. Les clameurs des acteurs, les rires du public, le fond sonore. Jamais nos oreilles n’ont été aussi bercées par un monde autre que le notre. Car Peer Gynt, ce n’est pas tant une simple oeuvre, que la mise en scène d’un univers époustouflant, dont on a la chance immense d’être témoin. Et à la fin des 4 heures, le chagrin nous prend. Car jamais, plus jamais, nous ne découvrirons Peer Gynt. Et quand les acteurs nous ramènent au monde réel en saluant, nous n’avons même pas besoin d’ordonner à notre corps de se lever. Il le fait de lui-même.


Si Peer Gynt vous intéresse, profitez vite des dernières représentations pour découvrir cette pièce unique et à couper le souffle! Pour connaître les horaires des prochaines séances, rendez vous sur le lien suivant:

http://www.legrandt.fr/spectacles/peer-gynt

 

Jeanne Séguineau